D’Éros et d’Extase

Partons de l’hypothèse selon laquelle, dans notre culture dite « civilisée » la recherche d’expansion de conscience est motivée par un besoin de sens. Elle s’appuie sur la possibilité d’une plus grande ouverture au monde. Cela s’obtient par un changement de perception, un élargissement de la perspective, une vision de hauteur, tout autant qu’une plongée dans la profondeur de nos expériences.

Ainsi, à partir de notre faculté de résonance totale, de perception essentielle, la puissance de la danse et de la musique crée des ponts vers l’autre, vers l’Autre. Cela ouvre la voie à un aspect particulier de la Foi (se fier à) dans le sens où il s’agit d’une expression de l’amour, d’une aspiration, ou d’une croyance qui ne nécessitent aucune preuve. Cela se fait sans ombre et sans doute. Et si preuve il y a, on peut dire que la foi en l’amour est dans le don total de soi. Dans l’effacement de ce qui nous sépare, nous excluant de la totalité. Cela suppose de pouvoir nous abandonner dans la relation à ce qui restera toujours un mystère. C’est pourquoi l’accès à la transe peut être entendu comme un chemin de foi. Surtout la transe mystique. En effet, là où les religions disent Dieu et codifient la relation au divin, les mystiques vivent cette relation, souvent sans en nommer le destinataire.

Dans cette relation – ce « face à face » dont nous parle Emmanuel Lévinas, le doute ou le besoin de d’expliquer, de comprendre constituent des obstacles à la perception essentielle et à l’expansion de conscience. Celle-ci est la capacité à voir, au-delà des limites étroites de notre rationalité, le champ que nous définissons comme la réalité. C’est une façon d’aller au-delà de la peur, du jugement, des comparaisons. Ce n’est rien d’autre que l’acceptation, le consentement face à l’immensité, face à l’infinité de possibilités offertes par la dimension de l’inconnu.

S’ouvrir à la beauté du monde, vibrer de tout son être, s’émerveiller d’être au cœur d’un véritable miracle, exige une qualité particulière de présence dans l’instant. Cependant, notre réalité quotidienne, composée d’obligations auxquelles nous sommes appelés à répondre (urgences, stress, exigences, attentes, désirs et autres pressions), restreint souvent notre perception, au point que nous ne conservons de notre environnement que la partie « utile » des multiples signes qu’il contient. Cela a pour effet de nous déconnecter du sens profond et essentiel des objets, êtres et relations qui constituent le tissu même de cette réalité.

Il nous faut donc emprunter un chemin qui ouvre grandes les portes de notre perception utilitariste et limitée pour laisser entrer la totalité du réel, tel qu’il est et tel qu’il va. Il nous faut nous reconnecter à notre capacité naturelle à « voir » au-delà des exigences de l’autoprotection , de l’auto perception ; vibrer du lien profond qui relie chaque partie de notre être à l’immense tissu de la vie afin de surmonter les divisions qui fragmentent la réalité. Pour cela, nous devons supposer qu’une forme de rééducation profonde de la vivencia de percevoir et de se percevoir soi-même est nécessaire.

Le chemin de l’expérience – de la vivencia – comme le propose Biodanza®, est une invitation à se rencontrer dans un « face à face » en tout temps, comme faisant face, avançant sur un chemin ouvert vers une immensité de possibilités. Grâce à une perception, une présence sensible qui, au lieu de brouiller les pistes, les éclairent.

C’est par la transparence, la clarté, l’acceptation et l’abandon des schémas mentaux que nous pouvons poser nos pas sensibles ; que nous pouvons ébaucher nos gestes d’adoration ; que nous pouvons partager nos élans innocents ; que nous pouvons nous émerveiller, nous enchanter. C’est ainsi que nous pouvons retisser un lien renouvelé avec le monde, tel un pacte vivant.

Mais ce renouveau – ce retournement de la conscience vers sa source – ne réside pas dans l’événement lui-même. Il est dans la possibilité de renouveler et d’approfondir son propre acte d’être présent. Dans la capacité de voir, sentir, entendre, toucher l’inconnu qui se révèle au cœur même de ce que nous pensons savoir.

L’extase devient alors aussi proche qu’un clignement de paupières, laissant la lumière tamisée filtrer pour illuminer notre regard des couleurs subtiles des merveilles du monde qui se déploient. Ce monde qui, à notre regard lointain, n’est rien d’autre que des fragments. Ce monde dont le sens nous échappera tant que nous persisterons à le fuir.

L’extase devient alors aussi familière et naturelle que respirer en silence, marcher dans la vie, s’immerger dans un regard, embrasser un ami, se déployer dans une danse, se laisser caresser par le vent, résonner avec les chants de l’univers, se fondre dans l’instant. S’oublier soi-même pour enfin se trouver…

Parce que l’expérience de l’extase est si proche de celle de la joie que procure le plaisir. Un plaisir qui ne provient pas des objets. Il s’agit d’un éprouvé qui ne se cherche pas. Qui ne répond pas aux commandements de notre volonté, à nos impatiences, nos injonctions et à notre exigence de contrôle. Il vient à notre rencontre, pour nous cueillir dans l’espace inconditionnel et ouvert de nos abandons.

Cette joie provient d’une intégration des deux faces – souvent dissociées, voire opposées en apparence – d’Éros. D’une part, fils d’Aphrodite Pandemia, il pousse les êtres à s’unir (surtout en lien avec la sexualité). D’autre part, fils d’Aphrodite Urania, il est la voie permettant le passage du sensible (ce qui parvient à nos sens et dans les limites de ceux-ci) et le suprasensible (les aspects de la réalité qui sont au-delà des sens, qui les transcendent).

Ou, pour le dire autrement, la beauté de ce monde a pour rôle d’éveiller l’Éros dans l’âme pour qu’elle parvienne à l’émerveillement, à une résonance numineuse.

La vue devient vision.
L’ouïe devient vibration.
Le toucher devient communion.
L’odorat devient essence.
Le goût devient nectar.